Camille Étienne, Portrait d’une Planète en Feu

Camille Etienne est l’une des figures de proue de l’écologie en France. Elle se bat pour la justice sociale et climatique et appelle à la désobéissance pour faire face à l’urgence climatique.

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A 25 ans seulement, Camille Etienne est devenue la nouvelle égérie de l’écologie en France. Formée dans les meilleurs établissements, la militante s’est donnée pour objectif de mener des campagnes d’alerte, de lobbying auprès des institutions, et de sensibiliser la population aux conséquences du dérèglement climatique. Cette activiste originaire de Savoie, très présente (et percutante) dans les médias a sorti son tout premier livre, Pour un soulèvement écologique, aux éditions du Seuil. L’occasion d’évoquer avec elle son engagement, et la genèse de ce combat.

Vous vous définissez comme « activiste pour la justice sociale et climatique ». En quoi cela consiste-t-il ? 

CE Il faut faire le lien entre justice sociale et justice climatique. Cette écologie-là – sans être partisane – n’est pas dépolitisée. Il y aurait un dérèglement climatique de fait et il s’agirait uniquement pour nous d’essayer de le régler à la marge… Non. Le sujet est de comprendre ce qui nous a amené à cette situation. C’est le résultat de conséquences, de décisions politiques et économiques. Voilà pourquoi je politise l’écologie. Je parle de justice sociale parce que concrètement, les plus aisés, qu’il s’agisse de pays ou de groupes sociaux, sont plus responsables des émissions de gaz à effet de serre, et pour autant, les personnes qui en subissent les conséquences sont les plus précaires. Dans ce combat, la question de la justice sociale est donc fondamentale.

Vous menez ce combat dans les médias. Ce travail de sensibilisation est-il essentiel ? 

CE Les médias n’occupent qu’un quart de mon temps. En réalité, je travaille sur le terrain, mène des actions de lobbying. Je ne souhaite pas m’enfermer dans un rôle d’éditorialiste – que je respecte totalement par ailleurs. Mais je voulais être capable de reprendre le pouvoir sur le temps. Pendant trois mois, je n’ai pas du tout été dans les médias, notamment parce que j’ai participé aux négociations de l’ONU à Kingston. J’ai passé des heures avec des géologues et des biologistes pour bien cerner l’ampleur du sujet… Les médias ont un rôle très important, parce que cela participe à la bataille culturelle, mais tout ne se joue pas là.

« Graine de possible » est votre nom de compte Instagram. Quelle est son origine ?

CE Ce pseudo est un hommage au premier livre que j’ai lu sur la question écologique quand j’étais toute petite, chez moi. Il a été écrit par Nicolas Hulot [ancien ministre de l’Ecologie, NDLR] et Pierre Rabhi [essayiste pionnier de l’agroécologie, NDLR]. C’est le tout premier ouvrage qui m’a bouleversé sur cette question.

D’où vient votre sensibilité à cette cause ?

CE Il n’y a pas eu de déclic particulier, mais j’ai grandi dans les montagnes. Quand on est née aux portes du parc national de la Vanoise, que l’on a des parents dont les professions sont liées à cet environnement – ma mère a été sportive de haut niveau; mon père, guide de haute montagne et secouriste – forcément, toute votre vie est tournée autour de la nature, mais sans que ce soit nécessairement intellectualisé. À Paris, le fait qu’il pleuve ou non a juste une incidence sur la manière dont on s’habille. Quand on est en montagne, la météo prend beaucoup plus de place. Dans les discussions, dans l’intimité, au quotidien ou dans les souvenirs. Le fait d’avoir pu grandir au pied de ces glaciers, permet par ailleurs de constater très facilement qu’il faut marcher plus longtemps pour observer les glaciers, que les neiges éternelles ne sont plus tout à fait blanches… Cela a créé chez moi le sentiment d’un paradoxe : en temps qu’espèce, nous sommes très puissants pour bouleverser des choses immenses, et pour autant, dans l’expérience du vivant, comme celle d’une avalanche, nous sommes très vulnérables. C’est de cette conscience qu’est né mon engagement.

Comment définissez-vous l’engagement ?

CE C’est avoir le courage de la lucidité, et décider de ne pas se mentir.

Très concrètement, comment cet engagement s’exprime dans votre quotidien ? 

CE C’est toute ma vie ! Cela va au-delà de mon quotidien. C’est l’idée d’avoir fait des grandes écoles, d’être diplômée de Science Po Paris en économie, d’avoir fait un an d’agroforesterie en Finlande, une licence de philosophie à la Sorbonne, de pouvoir prétendre à des postes de direction et consacrer mon énergie à occuper une place particulière dans la société. Celle de contre-pouvoir, d’alerte. Je fais le grand écart entre des mondes très différents : je suis sur le terrain avec des activistes, puis dans les médias, mais je participe aussi à une réunion à la Cour des comptes, il m’arrive d’être auditionnée par le Conseil d’Etat ou l’Assemblée nationale, je fais du lobbying auprès du Parlement Européen… Tout ce travail en marge du pouvoir, mais qui cherche à faire en sorte que l’impunité écologique s’achève.

 

Est-ce que cela doit aussi passer par des gestes très quotidiens pour essayer de réduire les émissions de gaz à effet de serre ?

CE C’est un souci de cohérence. Ce qui est insupportable, c’est la dissonance cognitive : avoir de grandes idées pour le monde et être en décalage dans la manière dont on l’habite. Ce vertige peut être insoutenable. Maintenant, je crois aussi que l’on est dans une société où les règles du jeu ne sont pas organisées de telle manière que l’on puisse prétendre à être réellement « écolo ». Les gestes individuels comptent, évidemment. Mais on se rend compte que l’on est inégaux face à cela. Quand on est en banlieue, trouver un petit producteur local a un coût… Zéro déchets, c’est super. Mais avec trois enfants, gérer les couches lavables, sur qui pèse la charge mentale ? Bien sûr, chaque tonne compte – il y a derrière des vies humaines et non humaines. Mais il ne faut pas imaginer que l’on peut se contenter de ça et ne pas remettre en cause l’action collective. Il faut changer les règles. 

 

Vous avez beaucoup travaillé sur l’eau… D’après les prévisions, la moitié de l’humanité en manquera en 2050. Pensez-vous que la population mondiale en est consciente ?

CE Il n’y a pas de prise de conscience globalisée. Mais comme toute idée qui vient remettre en cause un ordre établi, elle suscite des réactions de confrontation. Des récits contraires naissent, et le climato-scepticisme gagne des points, y compris en France. La dernière enquête IFOP révèle que 17% des moins de 25 ans pensent que le changement climatique n’est pas une réalité. Cela veut bien dire que nos adversaires s’organisent efficacement pour contrer notre discours. D’autre part, la prise de conscience ne provoque pas nécessairement de l’action. 

 

Est-ce que vous arrivez à comprendre pourquoi le changement climatique n’est pas une priorité ?

CE Ce que l’on prône est mieux pour une immense majorité de la population. Cette idée commence tout de même à émerger. Cela peut être agréable d’avoir une économie plus dirigée vers le bien être que le PIB. Mais dans le modèle écologique que je prône, il faut réaliser que cela serait plus difficile pour certains. Quand on a des industries pétrolières comme Total Énergies qui sont assises sur une poule aux œufs d’or et qui réalisent des profits records, évidemment qu’ils ne sont pas enclins à changer de modèle.

 

Mais ces grands groupes ne sont pas non plus emportés par la conviction de la majorité de la population… 

CE Il ne suffit malheureusement pas d’avoir envie… Ce n’est pas l’opinion publique qui décide. Surtout, il y a un choix d’impuissance de la part des pouvoirs publics qui est exaspérant. S’agissant de Total, les réponses de l’exécutif consistent toujours à dire non… Ça dit la démission de l’État, qui n’aurait aucun pouvoir sur la plus grande compagnie française. C’est terrifiant. 

 

Pendant le confinement, vous avez créé un collectif qui s’appelle « Avant l’orage », destiné à rapprocher l’art de l’écologie. Quel est le rapport entre les deux ? 

CE On croule sous les informations. Les sociologues parlent « d’infobésité ». Du fait des algorithmes, se créent des phénomènes de « bulles » où l’on est moins confronté à une forme d’altérité. En conséquence, beaucoup de ces informations glissent sur nous, et on ne va retenir que celles qui nous touchent… et parleront à d’autres parties de notre cerveau. Utiliser l’art permet de fabriquer des émotions. Indignation, peur, joie, émerveillement… On rend corporel une idée… et donc elle reste.

 

Votre engagement pourrait-il déboucher sur une carrière politique ?

CE On me le propose. Mais ce qui est aussi puissant, si ce n’est pas plus, ce sont les contre-pouvoirs qui ne sont pas pieds et mains liés à des logiques de réélection, de loyauté au parti. Ce qui m’intéresse, c’est de me concentrer uniquement et pleinement aux objets qui sont les miens, c’est-à-dire à la crise écologique.

 

Dans votre livre, vous appelez à « un soulèvement écologique. » En quoi cela consiste-t-il ? 

CE C’est l’une des voies, oui. Face à un navire qui coule, soit on prend les canots de sauvetage, et on essaie de montrer qu’une autre vie est possible ailleurs , soit on force la porte du capitaine en lui demandant pourquoi il s’est endormi, et en le contraignant à bifurquer. Il y a tout une palette d’actions possibles. 

 

Vous donnez un chiffre : 3,5. Si 3,5% de la population se soulevait, elle pourrait renverser l’ordre établi. 

CE La démocratie, ce n’est pas la dictature de 50% + 1 qui déciderait pour tout le reste. Et il y a les opinions d’un côté, et les faits de l’autre. Le manque d’eau n’est pas un dogme, c’est une réalité. L’enjeu démocratique est de déterminer ce que l’on fait avec ce qu’il reste d’eau. Ces 3,5% sont le flan radical. Cette théorie des 3,5% dit qu’il y a une minorité très active de la population qui va permettre de bousculer une opinion majoritaire, plus modérée. C’est là que sont opérées les bascules. On n’a pas besoin d’attendre qu’il y ait 50% d’activistes en France pour que les choses changent. 

 

Ce combat passe aussi par les mots. Vous privilégiez l’expression « destruction du vivant » à celle « d’inaction climatique. »

CE Cette seconde occurrence déresponsabilise beaucoup parce que l’on imagine que « oups », ce n’est pas fait exprès. Alors que quand on a une politique qui donne des milliards à l’agriculture intensive, on participe activement à la destruction du vivant. 

 

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