Dimitri Rassam, l’héritier du cinéma français

Héritier d’une dynastie mythique, le producteur français a initié et produit les Trois Mousquetaires de Martin Bourboulon dont le deuxieme volet Milady sort mercredi 13 decembre dans les salles.

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Sa mère, Carole Bouquet, inutile de la présenter. Son père, Jean- Pierre Rassam fut une figure centrale du cinéma français des années 70, producteur à la personnalité aventureuse de Maurice Pialat, Jean Yanne, Jean-Luc Godard… Son oncle, le très secret Paul Rassam, le plus américain des producteurs français compte à son actif Apocalypse Now, Vol au-dessus d’un nid de coucou, Amadeus, Danse avec les loups, Blue Velvet… Son autre oncle Claude Berri fut l’homme des grandes fresques du cinéma français des années 80 et 90 comme réalisateur (Jean de Florette) ou producteur (L’Ours, Tess). Son cousin Thomas Langmann a reçu l’Oscar du meilleur film pour The Artist.

Bref, Dimitri Rassam, né dans une des plus grandes dynasties du cinéma français a de qui tenir. Mais là où un tel héritage pourrait représenter un poids quand on souhaite voler de ses propres ailes, celui- ci prouve depuis ses débuts, tout jeune, dans la production voilà 15 ans tout le contraire. Du Prénom au Petit Prince en passant par Papa ou maman, il a su régulièrement trouver la voix du succès à travers un cinéma populaire haut de gamme. Mais, en 2023, Dimitri Rassam a encore franchi un nouveau cap en initiant une nouvelle adaptation des Trois mousquetaires. Le projet le plus ambitieux du cinéma français de ces derniers mois au casting prestigieux (François Civil, Vincent Cassel, Louis Garrel, Eva Green, Lyna Khoudri, Vicky Krieps…), une fresque en deux parties dont la première, D’Artagnan, a remporté un plébiscite public et critique. Alors que la deuxième, Milady, s’apprête à prendre d’assaut les salles, nous sommes allés à la rencontre de cet amoureux fou du cinéma pour qu’il nous raconte son parcours.

THIERRY CHÈZE Quand on grandit dans une famille comme la vôtre, s’imagine t’on travailler un jour ailleurs que dans le milieu du cinéma ?

DIMITRI RASSAM: Je n’ai pas grandi en ayant l’obsession de faire ce métier. Mais, en ayant la chance de baigner dans ce monde avant même d’en comprendre sa réalité, il m’a tout de suite paru très ludique et je m’y suis senti spontanément très à l’aise car au- delà de cette dimension de transmission, j’ai toujours aimé regarder des films dont beaucoup m’ont marqué à vie. Indiana Jones, Cyrano de Bergerac et au sommet de tout L’Ours. C’est à la fin du lycée que j’ai pris la décision de travailler à mon tour dans cet univers… parce qu’au fond je n’ai pas eu envie d’autre chose. Mais ça n’avait vraiment rien de planifié.

Awards and figurines line the shelves of Dimitri Rassam’s Paris office.

T.C. Vous alliez beaucoup sur les plateaux enfant?

D.R. Pas tant que ça. Ma mère m’en a pas mal protégé. J’ai plutôt des souvenirs d’a- côté de plateaux, comme à Belgrade sur Bunker Palace Hôtel. Mais de ces années d’enfance, je garde surtout en mémoire ces étés passés entre 10 et 14 ans à Nappa Valley chez Francis Ford Coppola. Des souvenirs d’échanges avec lui ou le producteur Mario Kassar (Rambo), un grand ami de mon oncle Paul. Et ce n’est que des années plus tard que j’ai connecté avec les films qu’ils ont faits !

T.C. Vous avez toujours penché pour la production. Vous ne vous êtes jamais imaginé acteur, réalisateur ou scénariste ?

D.R. Acteur jamais. Scénariste ou réalisateur, je ne ferme pas la porte pour le futur. Je me suis en tout cas toujours uniquement envisagé derrière la caméra.

T.C. Ce métier de producteur, vous avez choisi de l’apprendre sur le tas, sans passer par une école. Pour quelle raison ?

D.R. Car j’ai tout de suite voulu être dans l’action en commençant par un passage express par la régie sur Bon voyage de Jean-Paul Rappeneau où j’ai rencontré Martin Bourboulon qui y travaillait comme assistant réalisateur. Il s’est écoulé 4 années entre le moment, à 18 ans où je décide de devenir producteur et celui où je commence vraiment à l’être. Mais j’ai mis à profit ce laps de temps pour travailler pour Thomas (Langmann) dans sa société de production La Petite Reine, en mode couteau suisse, répondant à son injonction justement d’arrêter de parler pour agir. Et ce fut une expérience passionnante car si je m’occupais vaguement de marketing, j’ai pu avoir un accès presque sans filtre à l’ensemble de l’activité de la boîte.

T.C. Vous aviez déjà créé votre société Chapter 2 à l’époque?

D.R. Oui et tous les mardis, mercredis et jeudis, j’allais à la Maison du court métrage visionner des films en quête d’un jeune talent à produire. C’est là que je suis tombé sur Before, le deuxième court métrage de Nicolas (Bary) et que j’ai donc décidé de produire en 2006 le suivant, Judas puis dans la foulée son premier long qui allait aussi marquer mes débuts dans ce format : Les Enfants de Timpelbach.

T.C. Et on peut dire que vous démarrez fort avec un film à 15 millions d’euros…

D.R. Heureusement que je n’avais pas pris la pleine mesure du risque, sinon je l’aurais pas fait ! (rires) Un film en costumes, des enfants comme personnages principaux, énormément d’extérieurs… Mais j’avais envie d’un projet qui puisse illustrer une certaine ambition de sortir de l’ordinaire. Nicolas avait un univers ludique qui tranchait avec ce qui se faisait alors dans le cinéma français, Jeunet mis à part. Et j’ai appris énormément sur ce projet. J ‘ai compris qu’un film c’est un pacte et produire, un exercice vraiment particulier où on fantasme quelque chose avant de se confronter au mur de la réalité budgétaire. C’est une règle intangible : quel que soit le budget de votre film, il n’y a jamais assez d’argent pour ce que vous voulez faire ! Sinon cela signifie que la vision du cinéaste ou du producteur n’est pas assez forte ! Et c’est au film des films que je vais apprendre ce métier de producteur.

T.C. Comment le définiriez-vous justement ce métier ?

D.R. Ce n’est pas uniquement financer, mais protéger une vision. Et pour cela refuser certains compromis en prenant des risques. Mais on n’apprend que dans la durée. Ainsi, dans un premier temps, seul comptait vraiment pour moi le fait de faire exister les films, sans avoir ensuite le recul nécessaire pour, une fois les moyens réunis, prendre en charge ce qu’on en fait. Il n’y a qu’en France où les producteurs financent ET produisent les films, deux métiers pourtant distincts. Je pense avoir su assez vite financer des films. J’ai mis plus de temps à apprendre à produire, accompagner quelqu’un dans son processus créatif, partager sa vision et réunir une équipe qui en fasse autant.

T.C. C’est ce qui explique votre souhait de vous inscrire dans la durée via vos collaborations avec le duo Delaporte – De La Patellière ou Martin Bourboulon ?

D.R. Oui car c’est comme ça qu’on peut parvenir à être de plus en plus ambitieux ensemble. Avec Martin, on se lance dans 13 jours et 13 nuits dans l’enfer de Kaboul qui raconte l’exfiltration de l’Ambassade de France et de la population locale à l’arrivée des talibans. Avec Mathieu et Alexandre, on tourne Le Comte de Monte Cristo. Deux projets d’une envergure folle qui ne peuvent exister que grâce à une confiance mutuelle dans la mutualisation des compétences et une approche commune de tous les problèmes monstrueux pour parvenir à leur donner vie. Ce langage commun permet de se dire plus franchement les choses.

T.C. Et de les emmener aussi dans des univers sur le papier loin d’eux. Delaporte- De La Patellière qui passent du Prénom à Monte Cristo, Martin Bourboulon de Papa ou maman aux Trois Mousquetaires

D.R. Il existe une émulation entre nous qui fait qu’on est les premiers spectateurs l’un de l’autre. Quand je leur parle d’un projet, je suis très attentif à leur réaction spontanée : est- ce que ça déclenche une envie ? Et eux font de même avec moi. Ce qui me plaît dans ce métier, c’est de fantasmer quelque chose puis de laisser la place de l’enrichir à celui qui s’en empare. Je suis persuadé qu’on vit un moment où le niveau d’ambition que les gens attendent d’un film pour se déplacer en salles est redevenu très haut. Et moi je prends un grand plaisir à susciter cette envie-là.

T.C. C’est le carton en salles du Prénom qui a marqué un moment de bascule dans l’histoire de votre société ?

D.R. Oui mais aussi car j’ai connu la même année mon premier tournage compliqué : Paradise lost avec Benicio del Toro. Tous deux ont été fondateurs pour la suite. J’y ai compris que même si des miracles peuvent se produire au tournage, dès lors que tu rates certains virages en préparation, en choix de casting, les corriger se révèle une mission quasi impossible. Le Prénom, lui, m’a donné un socle mais… surtout envie d’avoir d’autres succès. Je pensais alors qu’on en aurait tous les ans. J’ai vite compris qu’il s’agit plus d’une exception que d’une règle… (rires)

T.C. Pourtant, vous allez en dérocher un autre très vite avec Le Petit Prince, votre première incursion dans l’animation…

D.R. Grâce à ce film, j’ai appris à me libérer des contraintes de la technique. Ce qui différencie l’animation américaine de la française, c’est uniquement le processus de fabrication. Eux s’autorisent à faire trois films pour en faire un. Ils se laissent la liberté de peaufiner. A toutes les étapes. A tous les postes. Avec Le Petit Prince, je l’ai expérimenté et même si on ne peut pas importer cette méthode de façon stricto sensu sur un film en live, on peut s’en inspirer. Je reviens à ce que je disais : ce n’est pas parce qu’on a réuni un financement que tout est figé. Il faut sans cesse remettre en question ce qu’on entend raconter pour être à la hauteur de la promesse. Et en même temps prendre garde à être rassurant pour ceux qui fabriquent ce film. C’est cette ligne de crête qui est compliquée à gérer.

T.C. Le fait de vous inscrire dans une famille de cinéma au sens premier du terme a pu vous mettre de la pression ?

D.R. Non car j’ai été entouré par des gens bienveillants qui ne m’ont jamais mis dans cette position- là. Je peux comprendre que certains soient tétanisés. Moi, ça m’a galvanisé ! Ce qui est dur, c’est de faire des films, de vivre la réception des films, pas de vivre avec le patronyme qui est le mien ! Pour moi, le pire ce n’est pas l’échec mais l’indifférence. Avoir passé plusieurs années sur un projet qui ne provoque aucune réaction, positive ou négative. Si on reste obnubilé par le fait de se faire un prénom, on va forcément dans le mur. En tout cas, je ne me suis jamais dit et personne dans ma famille ne m’a jamais fait sentir que si je me plantais, je les décevrais.

T.C. Vous avez la pression avant la sortie du deuxième volet des Mousquetaires ?

D.R. Je vous mentirais si je vous disais qu’on n’est pas fébrile.

T.C. Les réactions autour du premier volet ont fait évoluer le deuxième ?

D.R. On s’en est laissé la possibilité. Car si les deux se sont tournés dans la continuité, le montage du deuxième n’a vraiment démarré qu’après la sortie du premier.

T.C. Après Les Mousquetaires, s’attaquer à Monte Cristo, c’est vouloir raconter une sorte de héros français ?

D.R. Non, davantage une volonté de faire des fresques. Sinon, à part Dumas et une continuité de philosophie de production, il n’y a au fond aucun rapport entre Monte-Cristo et les Mousquetaires. Les enjeux sont différents. La temporalité est différente. Mais il y a une reconnexion avec le cinéma avec lequel j’ai grandi celui des productions de Claude Berri, Jean de Florette, L’Ours… sans que je ne renie les comédies que j’ai pu faire et dans lesquelles j’ai pris beaucoup de plaisir. Mais mon désir me porte en ce moment à faire le cinéma qui m’a donné envie de faire ce métier. Et c’est aussi cela que j’étais un peu fébrile au moment de la sortie de D’Artagnan. Parce que j’espérais un succès pour pouvoir continuer à faire ce genre de films qui me procure un plaisir inouï !

This interview was published in Mastermind 14, available for purchase here.

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