Fanny Ardant, Changer de Rôles

Sur la scène du Théâtre Marigny, Fanny Ardant, interprète « La Blessure et la Soif » adaptation du roman de Laurence Plazenet et nous raconte une grande histoire d’amour contrariée.

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C’est une actrice singulière dans le cinéma francais, à la fois comique et tragique. Fanny Ardant a tourné avec les plus grands : François Truffaut, Alain Resnais, Michelangelo Antonioni, Sydney Pollack…Dans « Les Rois de la piste » de Thierry Klifa Fanny Ardant brille à nouveau. L’occasion pour cette actrice vibrante de redérouler le film de sa carrière avec passion et sans langue de bois.

On the Set of "Le Paltoquet"

Les Rois de la piste de Thierry Klifa relance le plaisir du jeu pour les spectateurs, mais aussi pour les acteurs. L’avez-vous ressenti ainsi ?

 FA Cela faisait longtemps qu’on ne m’avait pas offert un rôle léger. Souvent, dans la comédie, on  dit des choses sans en avoir l’air. J’ai toujours été très émue par les comédies de Lubitsch,  ce ton brillant, ironique mais  soudain quelque chose qui vous fait mal, quelque chose d’important  qu’il ne faut pas perdre, ignorer, laisser passer surtout dans les histoires d’amour.

Dans les films de Thierry Klifa,  il y a toujours un fond mélancolique et là dans « les rois de la piste »  on la retrouve au milieu du rire.

Vous endosseriez certaines phrases non conformistes de Rachel, votre personnage, comme « vivre sans domicile et sans carte bleue, c’est vivre sous les radars, comme un avion furtif ».

FA Oui.  Rachel est une femme libre, indépendante, qui aime la vie, seuls ses enfants sont importants, elle les élève avec une autre morale que celle de la société en général. Rachel est souvent de mauvaise foi, elle bouscule ses enfants, elle enfreint les lois, elle n’a peur que de perdre l’amour de sa famille. Et c’est une Reine de la cuisine !

Quand Rachel balance à son fils lui reprochant sa nouvelle vie rangée, « bientôt le gigot du dimanche, la twingo dans le garage… », on sent que vous jubilez à déclamer ce genre de réplique.

FA Oui, ça me plait! J’ai toujours pensé que les familles construisent mais aussi qu’elles  peuvent détruire. L’amour entre deux êtres, c’est comme de la dynamite.  Aucune autorité, aucune menace n’ont de prise sur leur amour. Toutes les injonctions sociales ou économiques sont impuissantes face à un couple amoureux.  Vous vous aimez et vous vous en fichez du monde et du reste ! Mais dès qu’on fonde une famille on devient plus sage et par conséquent plus fragile. Quand vous avez des enfants, vous voulez  les protéger, leur procurer un toit, de quoi manger, une mise à l’abri… et c’est là où commence la difficile équation de l’obéissance et de l’insolence de la liberté.  Aimer sa famille n’est jamais un frein même si on suit une voie différente ou même opposée. Une famille trop protectrice, ça peut être dangereux. Vous connaissez cette phrase : « prend garde à la douceur des choses ». C’est dans la douceur de vivre qu’on baisse son bouclier.

Nicolas Duvauchelle joue une femme trans, un rôle qui fait écho à Lola Pater de Nadir Moknèche, où vous jouiez aussi une femme trans.

FA Oui. Mais on n’assiste pas à sa métamorphose, elle est là, clac ! Comme sur un échiquier où les blancs deviennent les noirs et vice-versa. Ça me plait ! Nicolas Duvauchelle et moi, nous nous sommes connus sur les planches du théâtre, jour après jour et nos liens sont comme les arbres dans la terre.

Quand on regarde une comédie comme Les Rois de la piste, on a le sentiment que les acteurs se sont bien amusés. Est-ce vrai, ou est-ce une idée reçue ?

FA Les deux. Et en même temps plus on est sérieux dans ce que notre personnage affirme, désire, lutte, arrache plus ce sont  les autres qui doivent rire de la situation. J’ai beaucoup aimé m’appeler Rachel, cela avait un côté proustien, mais aussi biblique.

Quand vous avez embrassé la carrière d’actrice, aviez-vous des actrices ou acteurs en tête que vous admiriez, qui vous auraient donné l’envie de faire ce métier ?

FA Non, parce que j’avais une grande inculture cinématographique. Je suis venue au cinéma par le théâtre. Et je suis venue au théâtre par l’opéra. J’allais à l’opéra à un âge où d’habitude, on va plutôt au cinéma. A l’opéra, tous les sentiments sont démultipliés par la musique, la voix, le tragique… Je me disais « c’est ÇA que j’ai envie de faire ! ». J’ai souvent dit que tout ce qui était beau devait être partagé, il fallait que la beauté éclate. Je pouvais me lever sur mon lit et crier un poème parce qu’il fallait que ce soit dit à voix haute. Ma culture du cinéma a commencé quand je suis arrivée à Paris,

Vous vous souvenez des premiers films qui vous ont marquée ?

FA Oui, par exemple, ma découverte du néo-réalisme italien. Je me rappelle avoir été subjuguée par Anna Magnani ! Il y avait en elle un volcan qui pourrait la consumer. Après, j’ai découvert le cinéma américain et le reste dans le désordre… Je n’ai jamais été attirée par la beauté d’un acteur ou d’une actrice mais  surtout par son regard, comme si le regard échappait au contrôle. Je n’aimais pas les westerns, je m’y ennuyais. Je ne suis pas une théoricienne du cinéma, je ne sais pas parler des plans,  de comment cela est fait.  Juste l’émotion. Avec le cinéma comme avec la littérature on découvre le bien et le mal, on se forge une morale beaucoup plus forte que n’importe quel professeur ou confesseur Par la forme romanesque on a l’esprit et le cœur en alerte, c’est beaucoup plus fort et plus dangereux parce qu’irrationnel.

Je lisais aussi beaucoup.

Quel genre d’ouvrages ?

FA J’ai lu, beaucoup trop jeune, certains romans sans avoir les clés de la vie, comme Proust, par exemple. Mais au fond, c’est bien de lire jeune, on ne comprend pas tout mais on est alerté, on sait reconnaître l’urgence, l’absolu. C’est comme marcher dans la forêt obscure, sans connaître l’itinéraire mais deviner qu’elle est un royaume.

Assez tôt dans votre carrière, vous rencontrez François Truffaut avec qui vous tournez deux films très différents : le mélo tragique La Femme d’â côté, et la comédie policière Vivement Dimanche !.

FA Je me souviens que François Truffaut avait eu l’idée de faire une comédie policière en noir et blanc au moment où on tournait La Femme d’à côté. Dans la scène où Mathilde va dans la maison abandonnée rejoindre Bernard, François Truffaut filmait mon ombre marchant le long d’un mur de pierre. Voyant cela, il s’était dit qu’il aimerait faire une comédie noire. Il avait été fasciné par un film, Le Grand sommeil, où on ne comprenait pas tout mais où le charme opérait.

Truffaut avait une grande intelligence de la production, il savait s’y prendre pour faire toujours les films dont il avait envie. J’avais admiré cette qualité juste après le succès du Dernier métro : au lieu de renchérir avec un autre film à gros budget, il était revenu à un petit film intimiste qu’on a tourné en cinq semaines, La Femme d’à côté. Les gens de la Nouvelle vague ont toujours su concilier l’économie de leurs moyens et leur indépendance artistique.

Portrait of Fanny Ardant in 1979

Truffaut disait aussi qu’il faisait le prochain film contre le précédent, ce qui est évident avec La Femme d’à côté puis Vivement dimanche !

FA Complètement. Et je trouve que cela rejoint le fait que dans chaque être humain, il y a l’ombre et la lumière, ou le tragique et le comique, ce qui fait mal et ce qui fait du bien. J’ai toujours dit que la grande richesse des gens, c’est leurs contradictions. On peut vivre avec ses contradictions, ce sont les autres qui ont besoin d’être rassurés en vous rangeant selon une étiquette. Le fil rouge de Truffaut, c’était « chercher la femme », comme dans Balzac, ou Stendhal. On dit souvent qu’il n’y a plus de rôles pour les actrices vieillissantes, et  je dis toujours « mais non ! », parce que nous sommes issus de toute cette littérature française  depuis le XVIIème où c’est toujours  la femme qui est mise au milieu : La Princesse de Clèves, la Duchesse de Langeais, La chartreuse de Parme, Le ravissement de Lol V . Stein

Vivement dimanche ! était moderne, c’est la femme qui mène l’enquête, et le film.

FA Oui, mais ce n’était pas mis en exergue, c’était comme une évidence. J’ai beaucoup admiré des femmes comme Golda Meir, ou Indira Gandhi. Ce qui me plaisait, c’est que des femmes soient au sommet mais que leur genre n’était pas mis en avant, non, on mettait en exergue leurs qualités. Aujourd’hui, on met l’accent sur le genre et je trouve cela réducteur. Je pensais que plus on avançait, plus on parlerait d’êtres humains avant de parler d’hommes ou de femmes. Quand j’ai joué Lola Pater, je disais qu’un être humain n’est jamais représenté par ce que dit son passeport. On est quand même ailleurs, beaucoup plus vastes, plus complexes, plus riches, plus contradictoires que les fiches signalétiques!

Comment aviez-vous réagi en découvrant le scénario de La Femme d’à côté ?

FA François Truffaut m’avait envoyé le synopsis par courrier, sans les dialogues, ça tenait sur cinq ou six pages. Ahhhhh ! C’était tout ce que je croyais de la vie : qu’on pouvait mourir d’amour ! Pour Gérard et moi, il y avait une dimension très vibratoire dans ce tournage, parce qu’on avançait comme sur une corde raide au dessus du vide. François écrivait le scénario d’une semaine à l’autre, et moi j’aimais ça, être sur le fil du rasoir. Il y avait une urgence sur ce film,  vivre comme on se jette dans un fleuve.

Vous avez tourné trois films avec Alain Resnais : La Vie est un roman, L’Amour à mort et Mélo. Dans le travail, Resnais était-il plus cérébral que Truffaut ?

FA Non. Resnais avait ce côté timide et réservé qu’avait aussi François, mais il avait la passion du détail. Tout être passionné ne peut pas être froid. Sur ses tournages existait un grand respect, il n’y avait pas un bruit. Moi, ça m’intimidait parce que j’aime beaucoup le chaos. De ses personnages, il disait, « lui, il a lu tels livres, vu tels films… », il nourrissait l’acteur d’un tas d’éléments invisibles à l’écran. Pour L’Amour à mort, Resnais avait essayé de m’initier à la musique dodécaphonique. Je lui ai dit que je n’aimais pas ça, que ça ne me procurait aucune émotion. Pourtant  j’aimais  cette envie pédagogique d’ouvrir l’esprit des acteurs.

Vous avez tourné dans Par Delà les nuages, le dernier Antonioni. Il était déjà très affaibli. Comment s’est passée cette expérience ?

FA Il marchait au bras de son secrétaire, ne pouvait plus parler. Mais il savait parfaitement ce qu’il voulait, il s’exprimait en dessinant. Tant qu’on n’était pas arrivé à ce qu’il voulait exactement, la discussion par dessins et hochements de tête continuait. Il regardait tout au combo et quand il était content, il pleurait. J’ai trouvé toute cette expérience très intéressante  comme si ce qu’on voulait obtenir dans l’Art passe par le silence, l’énigme et soudain la lumière. Pour Antonioni, tout était information dans l’image, chaque parcelle du plan comptait, il travaillait comme un peintre.

Vous avez tourné avec Sidney Pollack dans le remake de Sabrina. Le cinéma hollywoodien vous a-t-il fait rêver ?

FA Non. Quand je suis allée à New York avec François Truffaut pour présenter La Femme d’à côté, on a donné une conférence de presse. Un journaliste m’a demandé en anglais si je rêvais d’une carrière américaine et j’ai répondu « ah non, je suis beaucoup plus intéressée par la Russie ! ». François s’est penché vers moi et m’a soufflé « tu peux dire adieu à ta carrière américaine ». et je lui chuchotais «  mais je m’en fiche » ! Je me souviens de cette phrase de Cicéron qui dit « il vaut mieux être le 1er au village que le 2ème à la ville ». Mais j’ai beaucoup aimé Sidney Pollack. Il était ironique, intelligent, le charme d’un vrai new-yorkais.  Il n’ y a qu’en France, qu’on mesure le box office au nombre de spectateurs, partout ailleurs c’est en dollars.

Dans votre parcours, il y a eu Pédale douce, où vous semblez vous être réinventée, devenant une icône gay, voire une icône pop. Comment avez-vous vécu ce tournage et ce succès ?

FA Ce sont surtout les autres qui ont vu quelque chose de nouveau. Quand j’ai joué Eva, je voyais une femme solitaire qui attendait l’amour. Je n’y voyais pas un rôle comique. Sa solitude et sa liberté d’esprit me plaisaient.

Je n’ai jamais pensé que j’avais une nature comique, ce sont mes répliques ou mes situations qui peuvent être drôles. Au fond, ce sont les scénaristes qui sont comiques et formidables, parfois plus que l’acteur. On ne doit pas chercher à faire rire parce que le rire est déjà écrit dans le texte. J’ai gardé un très bon souvenir de ce tournage de Pédale douce. Les trans venaient, disparaissaient dans une pièce puis réapparaissaient en Coco Chanel, ou Maria Callas. Ils  s’en allaient avec ce clin d’œil : « Vous m’avez vue ? Attendez de me revoir ! ». J’adorais ça, cette idée qu’on puisse avoir plusieurs vies.

Vous avez beaucoup tourné avec de jeunes auteurs comme François Ozon, Tsai Ming-liang, Nadir Moknèche… On imagine que cela vous a fait plaisir d’être désirée par de jeunes cinéastes.

FA Oui. Mais j’ai toujours pensé qu’un grand cinéaste était à chaque nouveau film comme un débutant. Dans ce métier, il n’y a pas d’acquis, il faut repartir à zéro à chaque fois. On m’a souvent dit que faire des premiers films étaient courageux : mais pourquoi ? Je ne juge jamais l’importance ou le statut d’un cinéaste.

Vous avez réalisé trois films. Une autre façon de vous réinventer, de repartir à zéro ?

FA Je jouais au théâtre sur de longs engagements, et quand je joue au théâtre, je ne peux rien faire d’autre. Donc les après-midi, j’écrivais des scénarios, souvent comme si j’avais fumé des substances illicites. Et un jour, Tony Gatlif m’a dit « je vais te produire ». Finalement, il n’a pas pu et j’ai rencontré Paulo Branco. J’aime beaucoup cet homme, parce qu’il m’a fait confiance. Il m’a donné des moyens, mais un peu, comme un deal entre mafieux, et j’aimais bien ça. Je voulais Ronnit Elkabetz, il m’a dit oui. Je voulais des loups et je lui avais dit « si vous m’enlevez les loups, je vous donnerai un coup de couteau » ! (rires)… Pendant le tournage, je me suis rendue compte que je ne savais pas parler aux acteurs. Je leur parlais comme j’aurais aimé qu’on me parle, c’est-à-dire pas comme si on m’apprenait à penser, mais de façon plus concrète : « parle plus rapidement, marche plus lentement… » Pour moi, un grand metteur en scène est quelqu’un de très pragmatique. Pour moi, c’est le corps qui entraine l’émotion et puis l’émotion balaye ce que l’on croyait construire.

Réaliser des films était-il lié à une lassitude d’être actrice ?

FA Non, le goût de jouer est toujours resté intact en moi. Mon seul luxe, au fond, c’est de n’avoir fait que ce que j’aimais. Je n’ai jamais accepté un scénario juste pour gagner ma vie. Mais quand ça me plaisait, j’y allais, et peu importe que le film ensuite n’ait pas de succès ou soit mauvais : parce que quand je jouai dans ce film j’étais heureuse, j’y croyais, ce que j’avais vécu personne ne pouvait me l’enlever. Ce qui compte, c’est le moment présent.

Récemment, on vous a vu dans ADN de Maïwenn, et dans Les Jeunes amants de Carine Tardieu. Croyez-vous au « regard féminin », concept qui s’est développé récemment dans la critique de cinéma ?

FA Non. Pour moi, il y a des êtres humains. Un homme peut être féminin, une femme peut être masculine… Parler de « regard féminin », c’est très restrictif. »  Je connais des hommes avec un regard très doux, je connais des femmes avec un regard très violent, alors, à qui appartient la violence ? A qui appartient la douceur ?

Une vie d’actrice, c’est une vie sous les radars ?

FA Oui, complètement ! Mais on brouille les pistes. Parce que dès qu’on éteint les spots de lumière, une actrice n’est plus une actrice. Alors, à quel moment a-t-on été vrai ? A-t-on joué un rôle qui est notre « moi » secret ou s’est-on projeté dans une personne complètement étrangère à soi ? Pour jouer un rôle, il faut que je l’aime, pas forcément que je lui ressemble, mais que je l’aime. Je sais pourquoi je n’aime pas un rôle mais je ne sais pas pourquoi j’en aime un. L’amour est obscur.

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