Léa Drucker, une place à part

Léa Drucker est à l’affiche d « Un homme en fuite » un polar haletant de Baptiste Debraux. Rencontre avec une comédienne qui a su se faire une place à part dans le petit monde du cinéma français.

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C’est un parcours qui apporte la preuve qu’il n’existe aucune recette ou formule pour mener sa barque dans le petit monde du cinéma et finir par accéder aux rôles forts et divers qui vous ont donné envie d’embrasser ce métier et qu’on peut finir par croire inaccessible quand ils tardent à arriver. Léa Drucker a fait ses premiers sur grand écran en 1991 et, si elle a, dans la foulée, tourné pour Mathieu Kassovitz, Michel Hazanavicius Cédric Klapisch, Coline Serreau ou Edouard Baer, elle a dû attendre 2006 pour décrocher son premier rôle principal dans L’Homme de sa vie de Zabou Breitman. Puis tout en continuant sa montée en puissance en campant la femme de Coluche pour Antoine de Caunes ou en travaillant avec Mathieu Amalric (La Chambre bleue) et Dominik Moll (Des nouvelles de la planète Mars), il lui a fallu encore attendre onze années supplémentaires pour incarner ce rôle inoubliable de femme tentant de protéger ses enfants contre la violence de leur père dont elle a eu la force de se séparer dans Jusqu’à la garde de Xavier Legrand. Récompensée du César de la meilleure actrice, ce rôle sera celui de la bascule. Comme l’affirmation claire et nette de tout ce qui bruissait déjà sur elle : sa justesse, son engagement, sa puissance tranquille. Mais Léa Drucker ne s’est pas endormie sur ces lauriers. Comme le symbolise l’année 2023 qui l’a vue aussi impressionnante dans le sulfureux L’été dernier de Catherine Breillat en avocate vivant une passion interdite avec le fils mineur de son compagnon qu’en directrice d’une ONG propulsée Ministre des Affaires étrangères dans l’hilarante série d’Arte, Sous contrôle ou en prêtant sa voix à l’un des meilleurs films d’animation de l’année, Mars express. Quand on la rencontre, il émane aujourd’hui d’elle une plénitude évidente. Ce bonheur de pouvoir au fond faire son métier comme elle a toujours rêvé de le faire. Et on a eu envie de rembobiner le fil de son parcours pas comme les autres avec elle.

Entre l’impressionnant L’Eté dernier de Catherine Breillat, le génial film d’animation Mars express auquel vous avez prêté votre voix et l’irrésistible série Sous contrôle, où vous campez une Ministre des Affaires Etrangères, 2023 a eu tout d’une année parfaite pour vous. Comment l’avez- vous vécue ?

LD Avec un bonheur immense ! Car elle symbolise au fond la manière dont j’envisage depuis toujours ce métier : l’éclectisme, aller dans le plus d’endroits différents possibles.

C’est compliqué pour vous de choisir entre différents projets ?

LD Ca implique en tout cas de prendre des risques. Par exemple, en acceptant un rôle secondaire dans Close de Lukas Dhont, j’ai dû renoncer à un premier rôle dans un film dirigé par un metteur en scène que j’adore. Et je n’ai évidemment pas regretté ! A chaque étape, ses problèmes et ses questionnements. Mais ce qui compte pour moi, c’est que le scénario me touche profondément. Même si ça peut faire peur comme pour le film. C’est ce qui m’a enthousiasmée pour le film de Catherine Breillat.

Comment avez-vous vécu votre collaboration avec elle ?

LD Cette expérience m’a grisée. J’ai vraiment été habitée par ce travail et la chance d’avoir eu entre les mains un personnage aussi complexe mais aussi de devoir ensuite en parler. Pour ce film, la promotion fut vraiment un prolongement de la création. Car forcément on se demande toujours comment parler d’un personnage qui agit comme elle agit. Qui plus est dans un film de Catherine Breillat, cette libre penseuse qui a toujours exploré sans peur le terrain de la complexité et de la hauteur de l’intime féminin. Tous ses films, depuis le premier Une vraie jeune fille en 1976, ne parlent que de ça et ont toujours remué. Donc travailler avec elle est passionnant y compris pour les difficultés que cela implique car, elle le reconnaît elle- même, elle peut se montrer très tyrannique sur un plateau pour se hisser à la hauteur des exigences qu’elle se fixe. Elle m’a entraînée dans un endroit que je ne connaissais pas

Qu’est -ce qui vous a le plus frappé dans les réactions que ce film a suscitées ?

LD L’avis tranché qu’ont les gens sur mon personnage. Pour certains, c’est une prédatrice. Pour d’autres, une grande amoureuse. Ca crée un débat. Mais un débat qui n’a jamais été violent.

Et vous l’avez vue comment ?

LD Je ne l’ai jamais jugée.

Parce que vous aviez besoin de ne pas la voir comme une prédatrice pour la jouer ?

LD Non car pour la jouer, il fallait avant tout que je trouve des explications intimes me permettant de comprendre le pourquoi de sa transgression, de la bascule de cette avocate dans la défense de jeunes filles abusées qui a tout ce qu’elle a toujours voulu avoir. Et j’y suis parvenue en m’imaginant son passé à peine suggéré dans le film : le fait qu’elle ait subi elle- même quelque chose de violent. Sa rencontre avec le fils de l’homme qui partage sa vie déconstruit cette femme forte. Elle y voit comme une réparation quitte à tout détruire sur son passage, ce jeune homme de 17 ans comme sa famille. On peut trouver ça horrible, amoral. Mais c’est au spectateur de le dire, pas à moi.

Ce rôle restera comme un marqueur de votre parcours de comédienne. Avez- vous rêvé d’un autre métier dans votre enfance ou c’est le seul que vous avez toujours eu en tête ?

LD J’ai pu rêver de patinage enfant mais je n’étais pas assez performante. Et je n’avais pas la volonté de m’entêter. Je me suis découragée assez vite à cause de la compétition.

Cette compétition existe aussi dans le métier de comédien. Pourquoi là ça ne vous a pas stoppé ?

LD La grande différence, c’est qu’en sport, il faut à tout prix finir sur le podium. Alors que j’ai l’impression qu’au cinéma ou au théâtre, on peut faire ce métier d’une autre façon. Et ce d’autant plus que l’idée de podium y reste floue. Quel classement ? Sur la base de quel résultat ? Qui classe ?

Qu’est -ce qui vous avait donné envie de ce métier ?

LD Des films, des concerts et des spectacles que j’ai pu voir. J’ai vécu quelques années aux Etats- Unis avec mes parents et j’ai eu la chance de découvrir sur place Les Aventuriers de l’Arche perdue le jour de la sortie. On en est ressorti comme si on avait découvert un nouveau monde ! Mais je pourrais aussi parler du choc que fut le concert de Prince au Zénith de Paris, en 1986, pour la sortie de son album Parade. Je devais avoir 15 ans. J’avais trouvé des places et supplié mes parents de me laisser y aller. Voir l’engagement de ces artistes, le niveau de travail et de joie à créer de l’art a forcément participé à mon envie de faire des spectacles

Et comment avez- vous découvert concrètement l’univers du jeu ?

LD Au lycée parisien Molière, en seconde, quand j’ai découvert le club théâtre avec un excellent prof Monsieur Steimetz. Un personnage clé de mon parcours. Quelqu’un d’extrêmement rigoureux qui m’a permis de comprendre très vite que le théâtre était un truc sérieux, pas juste un divertissement. J’ai aimé ça tout de suite. Et je me suis d’autant plus dit que je voulais en faire mon métier qu’il m’y encourageait beaucoup !  Il a même appelé mon père. Bon, j’ai finalement fait un peu d’études avant car, à la maison, la comédie était perçue comme quelque chose de merveilleux mais pas vraiment concret ! (rires) Mais une fois le contrat rempli de ce côté- là, je me suis inscrite chez Vera Gregh. Une femme géniale. J’étais la plus jeune de son cours et je pouvais regarder travailler régulièrement des comédiens déjà installés comme Karin Viard, Juliette Binoche…

Qu’est-ce que vous y avez appris ?

LD C’était magique. J’avais 17 ans et elle nous proposait des scènes de travail façon Actor’s Studio très intenses dans les émotions. Dans les scènes de baiser, les gens s’embrassaient vraiment or, à cet âge- là, je n’avais pas vécu grand – chose.  Ca m’a pris du temps pour surmonter mes pudeurs mais ça m’a fait grandir !

Vous apparaissez pour la première fois au cinéma en 1991 dans La Thune mais vous allez attendre un peu plus de dix ans pour décrocher des premiers rôles. Vous avez un temps pensé que ça n’arriverait jamais ?

LD J’ai toujours régulièrement passé des castings. Ça marchait moyennement, mais je décrochais quelques trucs. Des trucs improbables comme Histoires d’amour, une sitcom qui passait à la télé en pleine nuit, un feuilleton construit plans- séquences de 18 minutes avec des textes improbables ! (rires) Mais ça ne marchait pas assez bien pour exister dans le cinéma…

Et c’est au théâtre que vous allez d’abord vous imposer…

LD J’ai eu la chance d’avoir un prof qui m’a fait travailler dans son théâtre à Stains où j’ai été quelques années son assistante pu travailler pendant. Ca me permettait d’avoir un revenu mais surtout j’y ai joué toutes ces années- là et on faisait des spectacles pour des scolaires de Garches, Garges- les- Gonesses, Sarcelles, Stains…. J’ai donc appris ce métier en me confrontant à un public qui n’étais pas spontanément théâtre. C’était très vivant ! (rires)  Si tu étais mauvais, tu le savais tout de suite ! Le défi était de parvenir à capter leur l’attention. Et à côté de ça, je gagnais ma vie en faisant des petits boulots. Et puis un jour, Cédric Klapisch m’a engagé pour Peut- être. Être choisie par un réalisateur que tu admires a provoqué un moment de grande euphorie dans mon parcours de jeune actrice qui a été parfois humiliant. Il faut juste apprendre à ne pas se décourager quand tu prépares pendant deux semaines une audition et qu’on ne te regarde même pas en audition ! Tous les acteurs vivent ça.

Quelles sont les personnes décisives dans votre parcours ?

LD Edouard Baer qui m’a tendu la main quand il faisait de la radio sur Nova. Serge Hazanavicius qui a réussi à convaincre la direction du Théâtre de l’Atelier de de m’engager pour jouer avec lui en 2003 84 Charing Cross Road, alors que je n’avais rien d’une tête d’affiche. Ca a duré 9 mois et provoqué des rencontres décisives avec des gens qui sont venus me voir comme Zabou Breitman qui me proposera dans la foulée mon premier rôle principal au cinéma dans L’Homme de sa vie. Ce sont ces moments qui te disent que tu as bien fait de t’accrocher !

C’est aussi grâce au théâtre que vous avez rencontré Xavier Legrand, le réalisateur de Jusqu’à la garde au théâtre, non ?

LD Oui il était venu m’attendre à la sortie d’une pièce que je jouais, avec son producteur Alexandre Gavras pour me donner le scénario de son court métrage, Avant que de tout perdre. Cette histoire m’a profondément touchée tout comme sa façon d’écrire en n’appuyant jamais les choses. Je lui ai dit oui tout de suite.

Dès le court, l’idée du long était en germes ?

LD Pas du tout ! C’est le succès du court qui a amené au long. Et j’ai eu de la chance que Xavier ait maintenu le même casting que dans son court. Ce qui n’est pas toujours le cas. En tout cas, je trouve important aujourd’hui de participer encore à des court-métrages pour mettre en lumière de nouveaux talents. Mais quand on la chance d’avoir le choix, on doit se montrer responsable. Et moi je ressens profondément la responsabilité de faire émerger de nouveaux talents via des premiers films et des courts. C’est comme ça que des Xavier Legrand peuvent émerger.

Qu’est -ce que le César de Jusqu’à la garde a changé pour vous ?

LD Les propositions arrivent en plus grand nombre. Mais au fond, dans la continuité de ce qui a pu se passer dès la sortie du film et en parallèle avec Le Bureau des légendes, ou le fait d’avoir été choisie par Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri pour Place publique ainsi qu’Un air de famille et Cuisine et Dépendances qu’Agnès avait mis en scène au théâtre. Ce dont je n’aurais jamais osé rêver même dans mes rêves les plus fous ! C’est un mélange de choses qui font qu’à un moment tu sens que ça bouillonne que ça t’emmène ailleurs.

Quel regard portez-vous sur votre parcours par rapport à ce que vous imaginiez au départ ?

LD J’ai le sentiment que ce que je vis aujourd’hui ressemble vraiment à ce dont je rêvais quand j’avais 15 ans. Même si, pour en arriver là, je suis passé par des moments où ça n’a pas du tout été le cas ! Si j’ai voulu faire du théâtre au départ, c’est parce que le cinéma me paraissait trop difficile d’accès : trop de paramètres vous échappent. Et puis, peu à peu, j’ai pu faire en faire accéder à des rôles dans tous les registres, sans chapelle. Je sais que de l’extérieur ça donne un côté un peu foutraque à ce parcours. Mais moi, c’est ce que j’aime !

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