Nicolas Mathieu: Retour aux Sources

Dans son dernier livre, « Le Ciel Ouvert », le lauréat du Prix Goncourt 2018, témoigne pour la première fois sur sa propre vie, en publiant des micro-fictions retravaillées qui étaient sur son compte Instagram.

Read in english here

L’écrivain Nicolas Mathieu est né en 1978 dans les Vosges. En 2018 il a reçu le Prix Goncourt pour son deuxième roman, Leurs enfants après eux (Actes Sud), qui s’est vendu à 400 000 exemplaires. En 2022 est sorti Connemara (Actes Sud), grand succès de librairie également. Réalistes, observateurs du monde social et de la classe moyenne en particulier, les romans de Nicolas Mathieu sont ancrés dans un territoire, l’Est de la France, que l’on appelle le Grand Est. Avant de vivre de sa plume, Nicolas Mathieu a travaillé en entreprise et il n’en garde pas un bon souvenir. Cette expérience imprègne Connemara. Politiquement engagé à gauche, soulignant les dangers de l’étanchéité entre la France de la périphérie et celle des grandes villes, l’écrivain partage sur Instagram plusieurs fois par semaine les réactions que provoquent en lui l’actualité, la politique intérieure, ou des moments de la vie de ses proches. Près de 94 000 personnes le suivent. Il commente le vote d’une loi, le comportement d’un ministre, une manifestation qui tourne mal, les confidences de son père âgé et usé par l’existence et le travail. Nicolas Mathieu illustre ces réflexions d’une photo impertinente, grinçante, ou mélancolique.

A quel point être vous imprégné par la sociologie ?

NM Je sais que certains sociologues apprécient ce que je fais et remarquent le caractère sociologique de mon travail, mais je lis peu de sociologues. J’ai lu Pierre Bourdieu, Didier Eribon dont j’ai aimé Retour à Reims. J’ai lu Georges Perec et Annie Ernaux, deux écrivains influencés par la sociologie. Perec me touche infiniment. On reconnaît immédiatement son style, grâce à sa délicatesse, notamment. Si je fais de la sociologie, c’est de manière inconsciente. Certes, je suis sensible aux détails, mais cette vigilance est propre aux écrivains et aux artistes en général. Proust porte une attention de chaque instant aux signes et chaque signe de son œuvre renvoie à un sens. La différence entre l’écrivain et le sociologue est que l’interprétation que donne un romancier ne se présente pas comme scientifique, et tant mieux.

Vous tenez-vous au courant de l’air du temps ?

NM C’est une bonne question car figurez-vous j’ai peur, en ce moment, de perdre mes antennes. Je suis tombé juste sur certains « trucs » de l’époque, mais aujourd’hui, je mène une vie protégée, je n’ai plus de patron, je vois des gens qui aiment ce que j’écris et qui me le disent, je n’ai plus de problème d’argent, mes rapports avec les autres se sont adoucis, bref : ce n’est plus la vraie vie. C’est très confortable, mais vais-je conserver ma sensibilité à l’époque ? Pour ne pas perdre le fil, je regarde les réseaux sociaux, j’écoute France Culture, je le lis Le Monde et je passe un temps fou dans les librairies pour regarder ce qui sort – depuis l’enfance, j’ai l’habitude de passer deux ou trois heures par semaine dans les librairies. Néanmoins je ne fais pas en sorte de me tenir au courant de façon exhaustive de ce qui se publie : je tiens à ce que la lecture reste un plaisir.

Quels sont les écrivains les importants pour vous ?

NM Ils ont varié avec le temps. Dans l’enfance, c’était le Sherlock Holmes de Conan Doyle. A l’adolescence ce fut Céline avec Voyage au bout de la nuit, Sartre avec La Nausée, et les romans d’Albert Cohen. Mon rapport à Céline a changé : je l’aime de moins en moins. La deuxième fois que j’ai lu le Voyage, j’ai été davantage sensible au style du roman ; à ma troisième lecture j’ai repéré son humour, qui m’avait échappé. Adolescent, je notais les aphorismes du Voyage dans un carnet. Maintenant, la psyché de Céline me dérange : on dirait un petit garçon narcissique et frustré qui se venge du monde parce qu’il ne lui appartient pas entièrement, et ça gâche mon plaisir. Lorsque j’ai eu 25 ans, je suis entré dans une autre phase : Annie Ernaux est devenue une autrice importante pour moi, en même temps que Jean-Patrick Manchette et Faulkner. Et puis ces cinq dernières années, j’ai découvert trois auteurs : Giono, Perec et Colette. Colette a un style et une audace fantastiques. Dans chaque phrase elle place un adjectif qui sidère. La littérature qui met en scène les gens d’après 1914 me plaît beaucoup. Elle est tenue, sanglée. J’ai oublié de citer le nom de Flaubert. Madame Bovary m’a plu davantage que L’Education sentimentale car c’est plus drôle. Le chapitre sur le pied bot de Charles Bovary se termine par « Quelle mésaventure !, pensait-il, quel désappointement ! » : Flaubert parle de neutralité pour qualifier son style, alors qu’il est là, tout entier.

Avez-vous un carnet qui rassemble les citations que vous aimez ?

NM Plus maintenant. Je corne les livres, je souligne des passages, j’en retiens certains par cœur mais je ne reporte plus les citations sur un cahier. Je connais aussi des poèmes par cœur. Les citations peuvent procurer un plaisir exquis : quelqu’un met des mots à votre place sur quelque chose dont vous aviez sur un sentiment brumeux. Ouvrir un roman qui commence par une belle citation en exergue, c’est un plaisir : cela fixe le cap.

D’Albert Cohen, est-ce Belle du seigneur que vous aimez ?

NM Je n’aime plus du tout ce livre. J’en veux à Albert Cohen du regard qu’il porte sur ses personnages. Il ne donne pas sa chance à tout le monde, il se conduit comme un petit dieu cruel. Ça manque de générosité, tout est joué d’avance. Mais j’aime toujours Les Valeureux et Le Livre de ma mère : je suis fils unique, alors ce livre a beaucoup compté pour moi. Céline aussi était fils unique. J’avais un rapport névrotique avec ma mère mais j’ai changé : ce sont les risques de la thérapie !

Etes-vous un lecteur de psychanalyse ?

NM Oui. Etre au monde ne va pas de soi, pour moi. Je travaille sur moi et je m’intéresse à la théorie psychanalytique, mais je la laisse complètement de côté lorsque j’écris un roman : je suis pris par la vie, par un flux, par les sensations. Je ne me dis pas : « Tiens, un narcissique, c’est comme ça, je vais décliner ces caractéristiques en un personnage. » Mais ne pas être dans l’abstraction, cela ne m’est pas venu naturellement : au début, j’étais un incorrigible abstrait et mon écriture partait dans tous les sens. D’ailleurs, il n’est rien arrivé de bon aux premiers textes que j’ai écrits. J’essaie d’être attentif à des souvenirs, à des impressions, aux accidents qui se produisent au moment de l’écriture : les choses se déplient dans la phrase en train de s’écrire. Quand je n’écris pas, en revanche, je manque d’idées. D’ailleurs je ne fais jamais de plan pour mes romans. Le livre se construit au fur et à mesure, et je réécris beaucoup. Si bien qu’au bout d’un moment, il faut que l’éditeur intervienne et me dise : « Stop, ton texte commence à être moins bien. » Réécrire est une névrose. On pourrait indéfiniment refaire ce qui est fait, car on perd de la lucidité à force de s’ingénier sur une même chose.

Vous arrive-t-il de ne plus supporter ce que vous écrivez ?

NM Oui, c’est la raison pour laquelle je ne relis jamais un de mes livres, et quand je le remets à l’éditeur, j’ai l’impression que j’aurais pu faire mieux. Lorsque je lis à voix haute un passage en librairie, en public, il m’arrive de penser : « Aïe, là, ça ne va pas. »

Animez-vous des ateliers d’écriture ?

NM J’en ai animé dans une fac de droit de Nancy et j’envisage de recommencer, ailleurs. J’aime ce genre d’exercice. Il me semble qu’en France, on croit encore à la mythologie de l’inspiration. Aux Etats-Unis c’est l’inverse : il y a dans certains romans un savoir-faire qui commence à trop se voir. Il faudrait trouver une position moyenne entre ces deux pôles-là.

Avez-vous aussi des films de chevet ?

NM J’en ai trois ou quatre. Le premier est Rocky. C’est un film dans lequel j’ai projeté plein de choses que j’ai en moi, sur la ténacité, sur le fait de s’accrocher, même si l’on n’est pas forcément le meilleur. J’ai été un outsider dans le milieu littéraire, il m’a fallu du temps pour le pénétrer. Rocky me touche encore maintenant. C’est l’histoire d’un tocard, et son nom évoque la solidité d’un roc, la terre. J’ai beaucoup aimé la littérature américaine car elle véhicule une image sociale de l’écrivain différente de celle qui a cours en France. Ici, la réussite passe beaucoup par les diplômes. Aux Etats-Unis, l’idée que l’on peut être un raté et un génie en même temps circule dans les romans et dans les films. J’admire aussi L’Homme qui aimait les femmes de François Truffaut, Le Lauréat de Mike Nichols et Le Feu follet, de Louis Malle, tiré du roman de Drieu la Rochelle. C’est l’histoire d’un homme qui sent une distance entre lui et le monde. Entre 17 et 27 ans, environ, j’avais une curiosité tous azimuts et j’allais énormément au cinéma. Aujourd’hui je cultive davantage mon jardin, comme Candide.

La réussite vous semblait inatteignable, quand vous étiez jeune ?

NM Oui. Je souhaitais écrire de bons livres et les voir publiés, et je voyais que la route serait longue car je n’appartenais pas à un milieu intellectuel et bourgeois. Mon père avait arrêté l’école à quatorze ans, ma mère à seize, la réussite était un fantasme. Les journaux m’ouvraient une fenêtre sur un monde qui n’était pas le mien. Autre chose a compté dans ma formation intellectuelle : l’émission de la chaîne de télévision Paris Première qui s’appelait Rive droite, Rive gauche, à laquelle participaient notamment Elisabeth Quin et Frédéric Beigbeder. Les écrivains que l’on a appelés les Hussards – Roger Nimier, Paul Morand, Antoine Blondin -, c’est grâce à cette émission que je les ai lus. Pour moi, aspirant Rastignac, Rive droite, rive gauche était une bouffée d’air parisien. Sur Paris Première il y avait aussi l’émission Paris dernière, dans laquelle Frédéric Taddéi arpentait la capitale, la nuit. Je me disais : c’est ça que je veux faire.

Vos amis sont-ils écrivains ?

NM Certains le sont, oui, comme Maria Pourchet. Nous avons été scolarisés dans le même lycée, dans les Vosges, à quelques années de distance. Elle a été éditée bien avant moi et je lui avais envoyé un mail admiratif à la sortie de Champion. Je suis ami avec Pierre-Henry Gomont, un dessinateur de bande-dessinée avec lequel j’ai travaillé. Je croise de temps en temps Laurent Gaudé et Jérôme Ferrari, publiés comme moi chez Actes Sud. Je fréquente des auteurs de polars. Le monde du polar est moins traversé par les rivalités, pour une raison simple : il n’existe pas, pour les romans policiers, de prix susceptibles de changer votre vie du jour au lendemain. Dans la littérature blanche il y a un côté scolaire : il y a les premiers de la classe, etc.

Lorsque vous êtes en période d’écriture, que lisez-vous ?

NM Il y a certains écrivains que j’évite de lire dans ces moments-là, pour ne pas être tenté de les imiter. Céline, par exemple : son style est tellement entêtant que je pourrais ne pas m’en détacher dans ma propre écriture. Quand j’écris, je me documente, surtout. Pour Connemara, j’ai lu des textes sur le consulting, j’ai fait des appels à contribution sur Facebook pour que l’on m’envoie des Newsletters. J’ai reçu des choses tellement aberrantes que je ne les ai pas utilisées, personne n’y aurait cru.

Avez-vous fait des voyages qui vous ont influencé ?

NM Des grands voyages formateurs, je n’en ai pas fait. Mais si mon écriture n’est pas marquée par mes voyages, j’ai une façon singulière de structurer les espaces et qui tient à ma perception de deux mondes différents, la province et Paris. Quand je rentrais en province après avoir habité à Paris, j’avais l’impression d’avoir gagné mes quartiers de noblesse, j’étais fier. J’entretiens des relations ambivalentes avec ma région, comme celles que l’on peut avoir avec sa famille : j’ai voulu en partir le plus tôt possible, je n’ai jamais fait l’apologie du Grand Est, mais quand j’y retourne je sens que je suis chez moi. Ce que j’aime, aussi, c’est la Méditerranée. Elle est importante dans mes livres.

Etes-vous un ermite lorsque vous écrivez un roman ?

NM Pas du tout. J’écris le matin en me fixant un quota de mille mots par jour. Aux Etats-Unis, on compte en mots, pas en nombre de signes. J’avais lu que Jack London faisait ça. J’ai besoin de silence et ma maison, à Nancy, m’offre ce calme. J’ai un petit jardin mais je n’ai pas de bureau. J’écris depuis mon canapé ou dans mon lit. Vers 15 heures je m’arrête, je fais du sport, de l’intendance, je veille à mon hygiène de vie. Lorsque je suis en période de promotion, je n’arrive pas à écrire. Les rencontres mobilisent de l’énergie, il faut être souriant, se déplacer d’une ville à l’autre, dîner avec plusieurs personnes. Je ne sais pas comment fait Amélie Nothomb qui tient le rythme d’un roman par an depuis vingt-cinq ans, tout en faisant beaucoup de promotion et en répondant aux lettres de ses lecteurs.

Vous êtes très actif sur Instagram ; correspondez-vous avec vos lecteurs sur ce réseau ?

NM Une proximité se crée avec certains lecteurs et je réponds à tout le monde. En revanche je ne réponds pas à toutes les lettres que je reçois.

Vous avez dit aimer la littérature et le cinéma américains. Etes-vous allé aux Etats-Unis ?

NM J’y suis allé et j’ai été déçu par New York. Mon image de la ville avait été forgée par le cinéma des années 1970. Je m’attendais à voir Fame et Serpico (pas Rocky, puisque le film se déroule à Philadelphie), et ce ne fut pas le cas. Je vais bientôt passer cinq semaines dans la ville de Faulkner, Oxford, Mississippi, grâce à la Villa Albertine, un programme français de résidences aux Etats-Unis. En allant à New York je me rendais compte qu’il existait un hiatus entre l’Amérique de la Côte-Est et de la Côte-Ouest, et celle de l’intérieur. Alors je vais partir dans le Sud et voir ce qui s’y passe. Je ne sais pas encore si le roman que j’en tirerai se passera en France ou aux Etats-Unis.

This feature was originally published in Mastermind 14 – buy it here.

Musings on the Hermès FW24 Men’s Show

Read the interview

Living in a Material World with Veronica Ditting

Read the interview

Camille Étienne, Portrait of a Planet on Fire

Read the interview